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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 07:59
GENTLEMEN-FARMER

GENTLEMEN-FARMER

DYNASTIE PAYSANNE

 

SUITE

 

°°°

 

Il en revint avec la croix de guerre et une blessure à l’épaule. Il avait été sous-officier dans les chars ; grand tireur, se servant de son canon comme de son hammerless, il s’était fait remarquer ; toujours le fatalisme normand qui lui donnait du sang-froid et le mépris de la mort. Il s’était évadé et rentra chez lui. Quatre ans auparavant ; il avait épousé la jolie fille d’un petit propriétaire. Elle avait de la grâce et des talents, et la veuve de Natole en fut un peu effrayée : « C’est pas elle qui soignerait la fièvre aphteuse », dit la mère, en rappelant les âges héroïques… Il répondit sagement : « Mère, ce ne serait plus à nous de le faire, maintenant. »

La bonne femme, d’ailleurs, le laissait agir, avec une curiosité dans ses yeux gais qui vieillissaient. Le piano à queue, le crapaud de sa bru, la fit bien rire, sous cape, mais la décida à se cantonner dans une petite maison voisine, d’où, toujours rigolant, elle se moquait un peu le « château »… et les châtelains : «  J’suis obligée de quitter, elle me casserait les oreilles, avec sa « chouanaille » ! (orgue de Barbarie, moulin à café, tapage) ; mais elle était conquise. Son fieu était élégant et elle le regardait avec complaisance. Il tenait des Pasdeloup et ressemblait à ses tantes. Lui aussi, comme son père, avait adopté l’uniforme, mais celui des gentleman-farmer. Veston long et bien coupé, culotte de cheval et leggins, cravate molle.

Entre la mère et le fils, il n’y avait eu qu’un accrochage, mais violent, au sujet de l’or. Pendant une de ses permissions de « la drôle de guerre », avant l’invasion, Norbert avait parlé de porter l’or à la Banque… : « Jamais !! » cria-t-elle, « plutôt le jeter dans l’Orbiquet ! »

 

- Comment ! ?

 

- Oui ! ton père m’avait fait promettre, sauf un cas de grand malheur !

 

- Mais la guerre, Maman, le voilà le grand malheur !

 

- Pour NOTRE malheur, et non celui d’autres.

 

- Mais, la France…

 

- La France, c’est point NOUS, - répliqua-t-elle, furieuse : - La France, qui reçoit tous les voyous et fiche à la porte tous les moines ! Qui mange les héritages quand on s’est décarcassé toute sa vie pour améliorer son bien ! Qui protège tous les feugnants, et ruine tous les honnêtes ! La France, qui filoute du haut en bas, qui entretient tous ses macqueriaux à vivre d’elle ; tu vas voir c’te brossée qu’elle’ va prendre ! En 14, ton père l’a pas porté, son or, et ce qu’il le refuserait, à c’t’heure ! C’est pas aux genoux qu’il usait ses culottes, mais il respectait le respectable. Ton père, il n’allait point à la messe, mais il donnait trois mille au Denier, et trois mille de ce temps-là ! Ah, not’mort, il se relèverait si tu filoutais son or. Il’tait bonapartiste, et l’avait raison : « La République », qu’il disait, « c’est pas la France, c’est de la chienlit. » J’m’oppose, et j’m’opposerai jusqu’au dernier, Norbert… ! L’or, l’est à moi et à lui !

Norbert n’insista plus et connut ainsi, pour la seule fois qu’ils en parlèrent, les idées politiques de sa maman.

 

°°°

 

Il défendit son coin contre l’occupation ; il parlait allemand et ne craignit pas de se compromettre pour venir au secours et diminuer l’insupportable faix des campagnards. Ce rôle de protecteur lui incombait, naturellement. Il accepta une fonction municipale au moment où tous fuyaient. Peu à peu, sa situation, sa position, sa demeure elle-même, lui inspirèrent une conduite différente de celle qu’il aurait dû hériter. A ce profond sentiment d’individualisme qui avait fait leur fortune, se mélangeait une façon plus large de juger l’évènement et d’en tirer parti. Tout autour de lui, c’était la vente, le troc, le profit, illicites devant la loi, le décret, français ou allemands, mais, en eux-mêmes, parfaitement licites : l’offre et la demande jouaient. La position du cultivateur, du créateur essentiel, reprenait sa place qu’un fonctionnement abusif des échanges sociaux avait altérée ; celui qui donne à manger et qui habille est le seul absolument nécessaire ; le reste est parasitisme ou luxe.

Cependant le maître de ce domaine, de ces terres soignées, de ces animaux superbes, se sentait secrètement lésé, presque toujours honteux quand, devant la montée des offres, il cédait ses produits au prix fort. C’était « leur » tour, il se le répétait, et il vengeait la campagne du mépris de la ville, mais il serrait les mâchoires. Céder au prix de la taxe, c’eût été trop condamner les autres, les ruraux qu’il voyait se recaupir et parvenir enfin à l’aisance. Il aurait trahi le paysan ! D’ailleurs, on en eût profité pour des coups de bourse. Il crut tourner la difficulté en ne vendant plus qu’en gros, aux coopératives, aux colonies de vacances, aux hôpitaux, et en nourrissant à lui seul un maquis de vingt-cinq hommes. Il donnait aux petites gens, aussi, qui venaient le supplier, et finissaient par lui chavirer le cœur. Sa femme passait toute la matinée à faire des paquets.

 

°°°

 

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