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14 juillet 2021 3 14 /07 /juillet /2021 07:22
Chronique du temps passé

DYNASTIE PAYSANNE

 

suite

 

 

 

 

II

 

Anatole était donc obèse ; de taille moyenne, trop grand pour faire un pot à tabac, pas assez pour résorber sa graisse, ce lard, qui, à tous ses pareils, vient des repas abondants utiles à la profession, car bien des affaires, les grosses, se traitent à table ; qui vient du grand air respiré et, en somme, d’une semi-inaction physique. La graisse mit cinq ans à le rembourrer, à souffler, car le « galope-culs » était resté, et pour cause, maigre comme un coucou.

D’ailleurs, dans la confrérie, le ventre se porte ; jadis on admirait un beau ventre. Balzac le recommande à l’homme de quarante ans qui veut obtenir de la considération, et Natole, qu’on appela bientôt « Monsieur Lefebvre », gardait des goûts, des attaches classiques. Ainsi arbora-t-il jusqu’à la Grande Guerre (1914) la tenue normande, l’uniforme de sa caste qui s’était conservé longtemps chez les louchebems, à la Villette. Une blouse luisante, d’un bleu sombre – car on ne la conservait pas assez, dans ce monde cossu, pour qu’elle pût s’amollir et s’éclairer – blouse courte, en « rase-pet », très foncée au col, et garnie d’admirables broderies aux épaules, sur toutes les coutures, aux poignets et aux poches : broderies de lin blanc, aussi régulières et finies que les travaux d’orfèvre (je viens, la semaine dernière, d’hériter une des siennes ; l’art, le goût et la certitude du brodeur en émerveillent), qui indiquent la minutie, le soin normands, et sont curieusement révélatrices d’une province qu’on juge lourde quand on la connaît peu.

Un pantalon pied-de-poule plutôt qu’à damiers, en magnifique elbeuf ; des bottes basses, à tirettes, toujours fourbies à l’os ; le col droit, avec une mince cravate noire papillon ; la casquette de satin noir, au front élargi, avec un tour très haut, haut comme la moitié du visage, casquette dont la particularité restait l’oblique et l’exigu de la visière. La pointe en descendait jusqu’au premier tiers du nez qu’elle touchait presque. De chaque bord du croissant noir, les yeux vous fusillaient.

Rasé tous les matins (sauf le 14 juillet) ; bleu et rouge ; dans la poche, le semainier, trousse à rasoirs, de sept lames, la savonnette et le blaireau. Le cuir à repasser, c’était la ceinture du marchand, qui s’accrochait à l’espagnolette de l’hôtel. De courts favoris pattes-de-lapin et des boucles d’oreilles, anneaux d’or rouge épais. Dès sa patente, Natole avait percé les lobes de ses esgourdes garnies de coton rose contre les courants d’air du métier. Ses oreilles, viandes roulées, arrêtaient et dépassaient la casquette, escalopes sanguines et grasses comme la caroncule des dindons. Une bouche éloquente ; un beau nez de grande maison, épais et courbe ; un regard bleu, plus pâle que le menton. Au poing, le pied-de-frêne, le gros bout à terre ; une longue massue, dont le manche était garni d’une lanière faisant à la fois dragonne et fouet : « foua ».

 

°°°

 

Mais, si tel l’aubier du bonhomme, son cœur, il le cachait sous la blouse, avec le portefeuille, le superbe portefeuille en cuir russe, dans la poche de chemise. Il le portait relié au corps par une chaîne d’acier fin, d’acier le meilleur, et qui s’enroulait à la taille avec un prolongement qui permettait de sortir le portefeuille, de le manier. La profession l’exigeait, quoique le bonhomme fût de taille à défendre sa monnaie, et trop attentif pour qu’on tentât même de lui subtiliser.

A l’auberge, la marchand de vaches couchait avec, et quand il descendait la nuit dans la cour – car un homme de bonne éducation ne « gâte point de l’eau » dans une chambre et ignore tout de la table de nuit, - le spectacle qu’il offrait était formidable. Il descendait en chemise. La chemise gardait encore toute sa décence, étant le bliaut de jadis, le vêtement des pénitents et des bourgeois de Calais : la chainse, tombant très bas. Natole gagnait la cour, la chemise lui frôlant les bottes, ceinturé à la taille par la chaîne de nogent, dont une ramification rejoignait la poche-portefeuille gonflée. Casquette à trois-ponts sur le crâne, et, en main, le pied-de-frêne, parce que les escaliers nocturnes sont parfois malaisés après les soupers trop vifs, et que les garçons d’écurie peuvent être, « notez bien ! de l’individu ! ». Alors, à la remontée, gare aux fillettes attardées sur le minuit…

 

°°°

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commentaires

LR 14/07/2021 16:42

Oui, moi aussi. J'aime bien découvrir comment les gens vivaient autrefois.
LR

Mirabelle 14/07/2021 08:58

J'aime beaucoup vos chroniques du temps passé,comme je me régale quand maman me parle de sa jeunesse .

Mimi

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