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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 09:21

DYNASTIE PAYSANNE1

 

 

Anatole Lefebvre, le père, avait été une manière de bête féroce ; le vendeur malin, l’acheteur dégourdi, le trafiquant sans vergogne, le détrousseur, le créancier implacable. Il était connu, craint et envié. L’on disait qu’il fallait tout son argent pour lui faire pardonner toutes ses coquineries. Tant d’argent que cela ? Non, durant les premières années ; mais c’était le contraste avec son père, qui frappait. Le grand-père Lefebvre n’avait été qu’un bourrelier, pauvre, ouvert et gentil que tous aimaient ; qui partait avant l’aube avec son commis pour s’en aller rafistoler les équipages, et travaillait tout le jour en chantant ou sifflant. Il avait honte de demander quatre francs pour dix heures de piqures à double fil poissé.

Quand il voulut initier « le fils » : « Je serai point dupe, moi », fit le fort garçon : «  Vous pouvez danser devant le buffet, moi, faudra que j’y croche !... » - « A ta guise mon fi ; en attendant, moi, je m’en va danser, comme tu dis, mais à la fête de Saint-Germain. »

Il le faisait bien, d’ailleurs ; à quarante-cinq ans sonnés, les plus mijaurées le recherchaient encore pour sa valse et sa polka !

 

La polka,

Se danse comme ça…

 

Sa bonne femme ne « balait » point, elle, un peu rechignée ; une Pasdeloup, de vieille race paysanne très distinguée, qui, fière de son homme, l’accompagnait pour l’admirer. Leurs deux filles étaient bien belles…

Le bourrelier dansa si bien qu’il en mourut d’un chaud et froid, d’une « fluxion de poitrine », d’une de ces pleurésies qui ne pardonnent point. « Y a pas grand’chose, comme héritage », fit-il humblement, quand il comprit où il allait. Y avait même rien du tout : le charment bourrelier avait trop fait crédit, trop réparé, trop fabriqué du neuf avec du vieux ; et puis, le métier n’est pas riche.

- Ma mère, - déclara l’héritier… du nom, - ne te fais pas de souci : tu ne manqueras de rien.

Natole s’établit marchand bestiaux avec ses économies de jeune homme. Ah, qu’il l’avait donc été, «  au cul des vaches » ! Dès douze ans, il s’était loué comme pousse-bétail. A cette époque déjà lointaine, presque incompréhensible, le bétail voyageait beaucoup sur les routes pour rejoindre les centres d’expédition. Cavalcades sans nom, à fouets et à cris, pourchas terribles ! Les vaches étaient alors beaucoup plus nerveuses ; cet animal, d’apparence si paisible, témoigne encore d’une instabilité effroyable sitôt qu’il quitte ses petites habitudes. Les automobiles ont aguerri les vaches, les chevaux, et dressé les poules, mais une route transverse attire irrésistiblement les matrones laitières, une grille ouverte les aimante ; tout ce qui les écarte de leur destination leur plaît.

Et le « fils Lefebvre » (sous Guillaume [le Conquérant] on disait déjà « Filz-Osbern », « Filz-Erard ») savait vouloir. Il fut très vite apprécié par son exactitude, son énergie et aussi son honnêteté, sa curieuse probité. Quand on disait ses « coquineries », on ne pouvait, en fait, rien lui reprocher d’extra-légal. Voler ? Jamais il ne prit un liard ; le respect monétaire était dans sa ligne de conduite ; il s’y soumit immédiatement comme à une supériorité efficiente de plus. Mais, gagner par l’exercice de sa science, de son art, user de son savoir pour empocher, de sa subtilité, de son entêtement, de sa comédie, voilà où notre homme était passé maître. «  Je ne l’garantis point ! », disait-il d’un bêton qu’il revendait : «  V’s’avez des yeux comme mé, de l’entendement comme mé : à vous d’en user comme mé ! » Et il employait cette sorte de dureté, de brutalité même, que les gens considèrent comme une marque de valeur et de franchise : «  J’suis point câlin ! » proclamait-il avec orgueil.

 

°°°

A demain

 

 

1.- Extrait du livre de La Varende : LES GENTILSHOMMES. Le Chamblac 1938-1948

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