26 juillet 2012
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A Jérémy, le futur Samson .
Mon cher Jérémy, La maladie, c'est bien concret. De loin, comme ça, on vous envoie de bonnes pensées, des prières. Et puis, il y a les détails (vous savez, ces détails qui tuent, ces détails dans lesquels on dit que voudrait se nicher le diable pour nous attaquer et nous attirer dans ses pièges). votre oncle Mortimer me dit que vous êtes attristé à l'idée de perdre tout votre système pileux, vos sourcils et vos cheveux. Il ne sait que vous dire, il en reste muet. La douleur des autres, ça fige dans la torpeur. Il croit que moi, je saurai. Peut-être parce que j'aime écrire, par habitude. Peut-être parce que je ne vois rien depuis mon origine. Un peu des deux sans doute. Que l'Esprit-saint vous assiste à me lire et moi, à vous écrire ! Va vous falloir apprendre à faire de l'humour noir. Et d'abord à supporter le mien. Alors comme ça, ça vous embête de ne plus pouvoir vous mettre à poils, de ne plus froncer le sourcil (donc de ne plus vous montrer de mauvais poil) et de n'avoir plus un poil sur le caillou comme un de ces dégarnis d'un autre âge qui veulent vous consoler, d'un demi-siècle au moins ? Là, Jérémy, je vous ai opéré, ça y est, c'est passé. J'ai fait en un moment la piqûre que la chimio va vous imposer en prenant son temps. C'était un peu pénible, un peu ridicule, un peu vulgaire, un peu crétin, ç'a pu vous faire mal, mais je vous ai dépouillé, habillé pour l'hiver, pour votre hibernation maladive, pour celle où vous devrez vivre caché à l'ombre de Ses ailes à Lui, dieu, pour vous faire une seconde peau, car Mirabelle a raison, ça va repousser, mais en attendant, la blessure est profonde, l'humiliation est vive, vexante, un peu, mais pas beaucoup plus que celle de l'acné juvénile qu'on ne veut pas montrer aux copains et encore moins aux copines. Epouillé, je vous dis, je vous ai, pelé, perruqué, mais quand même : le moral est en berne, il en a pris un cou dans le casque, dans le masque, sous la cloche. Parce que la maladie, ça vous parle de choses sérieuses, de choses profondes (faut pas tourner autour du pot), comme de la pudeur et de la nudité devant dieu, comme du rien que l'on est ou à partir duquel Il nous a créés. Je vais essayer de vous faire passer quelque chose, de vous transmettre une expérience. Par définition, c'est impossible. Une expérience, ça ne se transmet pas, et vos parents le savent, qui ont voulu vous élever ; et vous le savez bien aussi, qu'onpeut essayer de se mettre dans la peau de l'autre, mais que personne ne peut transmettre son expérience. D'ailleurs, à me lire, moi, si bavard, vous vous dites sans doute que vous êtes encore plus seul avec votre maladie que si je ne vous écrivais pas ; et quelquefois, il y aura des jours où vous penserez que votre maladie, personne ne la comprend. Alors mon expérience, si je pouvais me la garder où je pense, ça vaudrait mieux, n'est-ce pas ? Il se trouve que j'ai un coup d'avance sur vous : je connais le rien, j'ai la notion du néant, c'est pas commun. Ca paraît impossible, mais je sais ce que c'est que de conjuguer un verbe avec ce négatif absolu, le rien. Je ne vois rien et ça ne me fait rien. Je ne vois rien et ce n'est pas tragique. Le néant n'est pas triste. Croire en dieu, ce n'est pas le contraire de croire en rien, ce n'est pas croire en quelque chose, ça ne suffit pas de croire en quelque chose. Croire en Dieu, ce n'est pas avoir la certitude qu'il y a quelque chose par-dessus le néant, c'est être transporté par l'Amour au-dessus du monde des certitudes, c'est être enlevé par l'espérance vers l'attachement infini. Compter sur dieu, lui faire confiance dans la situation que vous traversez, c'est Le laisser habiller ce rien dont vous avez si peur, c'est ne plus avoir peur de perdre, c'est ne plus avoir peur de rien. Il vous fera dépasser cette perte momentanée, mais humiliante, et comprendre que vous n'êtes pas un corps composé de choses ou de tout petits riens, et comprendre que vous êtes beaucoup plus que quelque chose, et comprendre que ce qui vous arrive va vous faire faire une mue, que vous en sortirez différent, que vous n'en ressortirez pas un adolescent comme les autres, que vous en reviendrez conscient : connaissant le malheur et sûr de votre force, compatissant au malheur des autres et puissant devant leur souffrance, pour leur tendre la main, pour vous tendre la main, pour juger le malheur, et le diable qui veut entrer dans les détail, vous faire croire que vous êtes vos choses ou que dieu Est quelque chose. De cette mue, vous reviendrez vraiment enfant attaché à la vie. Oui, la maladie, celle où vous ne serez pas sans avoir des crises de cafard et des coups de calgon, si vous la comprenez de tout le coeur de son mystère d'épreuve, elle vous fera devenir un homme vraiment capable de tout et capable de dieu. Quand vous rencontrerez celle qui sera votre élue, vous saurez l'aimer. Quand vous verrez passer une injustice, vous saurez la repousser avec la vigueur des doux. Quand vous rencontrerez votre rêve, vous saurez l'attirer. Car vous aurez conquis dans la maladie la force qu'on ne trouve que dans le dépouillement, visible ou invisible, rassurez-vous, je ne vous ferai pas le coup du "petit prince", et d'ailleurs, il vous concerne moins que moi. Allez, je vous le sers quand même (en rhétorique, dire qu'on ne va pas faire quelque chose et le faire après quand même, ça s'appelle de la prétérition) : "On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux". Je vous le sers pour le cas où il viendrait à l'un de vos camarades ou à vous-même, qui sait, de se moquer de vous. Vous saurez en reprenant cette phrase de Saint-ex que c'est un imbécile qui s'atache au visible. Et s'il vous prend envie de vous trouver moche sans cheveux comme je le suis sans chemise, vous vous traiterez d'imbécile en pensant à moi. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas de vie. Et vous verrez que la maladie vous fera changer de peau. Mirabelle a raison, la maladie vous donnera d'autres cheveux, des futurs, mais surtout, avec eux, qui auront repoussé, comme les ossements desséchés de la prophétie d'ezéchiel, la force de samson, celle qui était dans ses cheveux. Je ne vous souhaite pas qu'une dalila vous les coupe (ou si ça vous arrive, n'en faites pas votre "future"). je souhaite encore moins que moi, le coupeur de cheveux en quatre, ce potentiel de vos cheveux à venir, je vous l'aie ravi avec mes conseils et ma morale à deux sous, mais vous verrez que la maladie vous apprendra à juger le diable sans juger les autres, et cela vous rendra puissant face à vos ennemis. Vous porterez le deuil de vos anciens cheveux, mais vous bénirez vos nouveaux, votre nouvelle peau, après avoir eu quelquefois, ce qu'en allemand, on appelle le "Hiemwee", le mal de votre intimité actuelle. Mais passez par-dessus, ce mal passera, et gardez l'espérance de ce que la maladie fera de vous demain, quand vous l'aurez surmontée, que vous vivrez et que vous serez un homme. Excusez-moi si, en vous parlant, je ne me suis pas assez mis à votre place et vous ai trop mis à la mienne. Mais vous verrez que, faire entrer un autre dans votre peau, c'est une des leçons de la maladie. Avoir quelqu'un dans la peau, comme on dit, vous êtes à l'âge où l'on pense à l'amour. L'amour, il vous arrivera par votre maladie, laissez-vous dépouiller, le masque tombera, mais dieu vous revêtira pour rendre confus ceux qui voudront vous couvrir de honte et pour vous rendre amoureux de celle qui saura vous comprendre. Vous verrez, la maladie vous rendra l'ami de votre prochain, car elle vous donnera la force de pouvoir quelque chose pour lui et pour vous. En UDP
Merci cher Torrentiel !![]()
Je vous ferai part de la réaction de Jérémy .
Mortimer
